"Je pars en vacances chez ma famille. Pour me détendre."

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"Je pars en vacances chez ma famille. Pour me détendre."

Message par Artémis Chester le Mar 1 Nov - 2:01

Aglaë s'appuya quelques instants sur le comptoir, le regard un peu dans le vide. La journée avait été éreintante. Au moins. Les clients avaient été plus nombreux que d'ordinaire, l'archiviste/réparateur de livres avait été malade et elle avait donc du prendre le relais sous le regard coléreux de son patron moustachu fumeur de cigares.
Sommes toutes, c’était pas le meilleur souvenir qu'elle n'ait de ses 10 ans de bons et loyaux services dans le service des librairies.

Elle observa la boutique qui lui permettait, actuellement, de vivre. C'était rustique, mais elle s'y sentait un peu comme chez elle. De haut rayonnages de bois sombres s'alignaient contre les murs, supportant une très vaste collection de grimoires et ouvrages littéraires reliés de couleurs différentes, de cuir de qualités variables. Les rayonnages étaient éclairés de lanternes au rayonnement puissant, et par-ci par-là les étagères étaient espacés de poufs et de fauteuils simple, pour la lecture. Le papier-peint était sombre, et l'ensemble, malgré un aspect dépassé de plus en plus notable, restait une boutique décorée avec un certain style. Près de l'entrée, un bac rempli à ras-bords de Gazette et autres journaux indépendants attendait le client des médias. C'était le deuxième moment favori de la journée de la libraire: ce moment, à quelques minutes de la fermeture officielle de la librairie, où la lumière du couchant passait la vitrine et les coins de portes pour se déverser en cascades d'or sur les livres. C'était beau à voir, et ça voulait dire que dans une dizaine de minutes Aglaë pourrait rentrer chez elle.

La bibliothécaire baissa les yeux. Retour au boulot. Sur le comptoir, à côté de la vieille caisse enregistreuse un peu rouillée, attendait patiemment une pile d'épais livres. On aurait un peu dit des gros pachas, incapables de se déplacer par eux-mêmes à cause de leur poids, attendant avec arrogance pour qu'on les porte royalement jusqu'à leurs étagères. Frimeurs.

Alors qu'elle entamait la difficile traversée du magasin et disparaissait entre deux rayonnages, la clochette de la porte sonna. Intérieurement, Aglaë grimaça: elle aurait put fermer en avance et personne n'en n'aurait rien su. Dommage. D'un pas chancelant, elle prit le premier livre de la pile et le mit maladroitement sur son étagère. Les livres, plutôt lourds et épais, étaient difficiles à manier. Elle en mit un second à sa place, et tandis qu'elle levait un troisième grimoire, l'avant dernier livre chuta de ses bras. Elle observa sa chute comme au ralenti, tandis qu'un air catastrophé se formait lentement sur son visage. Ses yeux s'écarquillèrent quelques secondes avant l'impact théorique du papier sur le plancher, affrontement dont les lattes de bois sortiraient automatiquement vainqueurs. Soudain, le grimoire s'arrêta dans sa chute, brusquement stoppé par des filaments de chair. Des doigts, en vérité. Les yeux de Aglaë remontèrent ce qui, suivant l'anatomie humaine, ressemblait à 95% à un bras, pour arriver à une épaule, un cou et finalement deux yeux bleus glaces. Sans oublier la bouche avec un petit sourire en coin, les cheveux rouges et le haut-de-forme. Le nouvel arrivant lui tendit son grimoire:

-Bonsoir maman. Je t'ai ramené des cookies.


Dernière édition par Artémis Chester le Sam 10 Déc - 18:05, édité 1 fois

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Re: "Je pars en vacances chez ma famille. Pour me détendre."

Message par Artémis Chester le Mar 1 Nov - 2:09

Chester quitta sa mère bien plus tard dans la soirée. Les étoiles s’étendaient en voile scintillant au dessus des rues pavées de Ladora, et la lumière vacillante des lampadaires envahissait lentement les rues. Artémis avait vécu ici. Emilien vivait à peine à deux rues de la maison maternelle : douce ironie que l’abandon familial. Chess déambulait dans les ruelles vides de la capitale Donode, en proie à une nostalgie froide : ses souvenirs, qui revenaient un peu plus chaque seconde, n’étaient ni teinté de mélancolie ni de joie. Ils étaient gris, mornes, informatifs. Comme s’il observait le passé d’un autre par une fenêtre dérobé, comme si les messages si particuliers des souvenirs enfantins étaient fermés à son coeur. Là. Un gamin courant dans les flaques d’eau, salissant son pantalon de toile et se protégeant de la pluie le mieux possible à l’aide de son chapeau: peut-être Artémis. Peut-être un autre. Ici, un jeune homme en pleine discussion avec un lampadaire de rue. Un garçon, tenant la main à un grand homme barbu, émerveillé devant une vitrine de verroterie. Un garçon froid, silencieux, déambulant dans une rue endormie. Deux adolescents courants après un chat. Un premier baisé, furtivement volé sous un porche. Un larcin, une blague, une myriade de petits souvenirs futiles et si importants. Artémis se reconnaissait dans tous ses souvenirs, et par la même les trouvait étrangers. Il n’était pas sûr d’avoir tout vécu, d’avoir tout vu : tel était le prix d’une excursion perpétuelle dans la mémoire d’objets divers.
Le Conteur leva les yeux vers la lune, pensif : Elph. Un nom, surgit du néant de sa pensée, remonté à la surface comme une bouteille à la mer, contenant un message, une signification. Elph fut le premier Objet Conteur d’Artémis : une théière de porcelaine atteinte de pulsions meurtrières dont Chester avait été deux fois la cible avant de fracasser ladite théière contre un mur. Cas de légitime défense.

Les pensées du Conteur se promenèrent ainsi, vagabondant par-ci par-là au gré du vent et de la nuit, avant de fatalement tomber sur le sujet qui inconsciemment préoccupait le Conteur. Ses Objets à lui. Balthazar. Le collier n’avait jamais vraiment occupé une place privilégiée dans son coeur, à ce titre : si il était son Objet le plus utilisé actuellement, c’était exclusivement parce qu’il était le plus utile. Il n’était ni son premier objet Conteur, ni l’héritage d’un quelconque parent, ni l’objet qui l’avait sauvé d’une chute mortelle… Balthazar était un pyromancien, une arme utile et dangereuse, gardée en sécurité dans un replis de son sac. Un outil, magique peut-être, mais rien de plus ni aujourd’hui ni demain qu’un outil. Artémis tiqua. C’était contre le but même de la magie Conteuse. Contre les principes les plus élémentaires de l’Université. Contre tout ce que ses anciens maîtres avaient tenté de lui inculqué. Contre les convictions profondes des Doyens Conteurs.

A cette pensée, il ricana et leva les yeux dans la direction du Manoir Conteur, dont un toit de tuile émergeait vaguement au dessus de la mer de maisons de Ladora.

-J’vous emmerde.  

-Tu quoi ?

Une voix, surgie de nulle part, tranchant la nuit comme un couperet aiguisé. Aiguë, sonore, et enjouée. Chester se retourna aussi sec. Un grand gars en rouge le jugeait de haut en bas. Il portait ce qui ressemblait à s’y méprendre à une coupe mulet, ainsi qu’un sac Conteur. De sa poche, il tira un sachet de tissu et une feuille, et commença lentement à se rouler une cigarette sans perdre des yeux Chester.

-Je marmonne.

-J’avais remarqué, fit-l’inconnu en allumant son tabac et en prenant une bouffée. J’ai juste cru que tu insultais un lampadaire. Ça va ? Fit-il avec un caquètement amusé.

Chester fit un pas dans la lumière dudit lampadaire, les yeux levés vers le lampion. Il marmonna un « hum hum » d’acquiescement, mais ça ne sembla jamais arriver aux oreilles de son interlocuteur. Ce dernier sera les poings à la vue du visage de Chester, et l’extrémité de son mégot s’embrasa violemment sous le coup d’une violente inspiration. D’un geste de la main, il tira de son sac un chaudron de cuivre cabossé, sur la surface duquel s’ouvrit alors un œil énorme et globuleux. Chester observa l’objet quelques secondes, puis se retourna pour faire face au Conteur.

-Un problème ?

-J’te reconnais. T’es pas tout à fait le bienvenue ici.

Chess roula des yeux et tira sa pipe en bois de son sac. Dans le même mouvement, il sortit Balthazar et une blague à tabac. Sur ses épaules, son collier redressa la tête en direction de Coupe mulet. Pipe entre les dents, Chester la remplissait de tabac en lançant un regard profondément agacé à son homologue (concept qui dans la situation présente les dégoûtaient tous deux).

-Mec j’ai été éjecté de l’Université, pas de la ville.

Coupe-Mulet s’esclaffa. Un rire aigu, bref, bien trop discordant pour être vrai.

-Je te parle pas de l’Académie. J’m’en branle, de l’Académie. Je te parle de ma famille, enfoiré de merde.

Chester alluma sa pipe et en tira une bouffée. Son visage se fit plus las, comme si voir un Conteur tirer une arme dans la rue et l’accuser d’un quelconque meurtre en rapport avec sa famille était chose normale dans sa vie. Fini les considérations existentielles nostalgiques. Retour au travail.

-Et ?

-Ma sœur, Juliette.

-Juliette Coupe-mulet ?

Chester glissa ses doigts dans son sac sous les milles et unes insultes du frère Coupe Mulet. Là. Ses doigts se refermèrent sur un grimoire épais. Alors que des étincelles s’échappaient de sous ses ongles pour dégringoler entre les pages du livre, l’air changea. Soudainement le vent lui parut plus froid, plus mordant; les ombres s'assombrirent, et les étoiles réduirent leurs éclats. Diane était animée.

*Juliette, sujet du contrat numéro 125. Une jeune fille délicate, ravissante, amoureuse d’un certain Romiéo. Ils étaient amoureux fous, voir plus fous qu’amoureux : tout les deux cibles d’un désir aussi physiquement que psychiquement, de cette sensation particulièrement qui coule dans tes veines comme du métal fondu ; tout les deux cibles de cette pulsion première, à la fois ancestrale et nouvelle, qui s’éveille au plus profond de ton coeur et n’aspire qu’a arracher ta poitrine pour exploser au grand jour. L’amour était leur maître et leur esclave, à la fois leurs liens et leur seule liberté.

-Jamais entendu parler de ce genre d’Amour.

*Je m’en doute. Il y a peu, Romiéo avait été condamné à l’exil dans l’Archipel, et Juliette souhaitait se faire passer pour morte pour quitter sa famille et le rejoindre en toute discrétion. Vous avez tous deux remplis le contrat numéro 125, matérialisé par une clef rouillée. Elle a donc été transportée jusqu’au cimetière, où ton sort était censé prendre fin juste avant l’enterrement. L’amour est autant lien que liberté : Romiéo à eu vent du décès de sa bien aimée et s’est suicidé sur son cadavre. A son réveil, Juliette à ouvert les yeux sur le visage livide de son mari: de chagrin, elle s’est transpercé le coeur avec la dague de Romiéo.

-Tu aime les histoires morbides, hein ?

*C'est pas fini. Quand les pères respectifs ont appris que leurs enfants, supposés rester loin de l’autre à cause d’une sanglante querelle familiale, s’étaient suicidés ensembles, ils en sont venus aux mains : aucun n’assumait la perte de la chair de leur chair. Ce fut l’un des affrontements les plus sanglants de Nodaque. Durant des heures qui parurent des siècles, il se mit à pleuvoir sang et larme dans les rues de la ville : les hommes abandonnèrent vite les lames et arbalètes pour les poings, avant que les deux pères de famille ne trépassent en s’arrachant la gorge à coup de dents et d’ongles.

-C’est glauque. Abrège.

*La mère, pour faire taire son chagrin, est partie en ermitage dans la montagne. Son cadavre à été retrouvé quelques jours plus tard, éventré et retourné par un ours. Il a probablement fait pire que la vider si tu veux mon avis.

Chester déglutit. Et ferma les yeux un court instant. Ne rien visualiser. Laisser son imagination malsaine dans un coin. Se focaliser sur l’essentiel.

-Et Coupe-Mulet ?

*Un taré putatif.

-Forcément.

-Tout ça parce qu’elle t’a fait confiance, ordure de merde ! reprit l'intéressé. Tu lui a taxé du fric pour ça, et par ta seule intervention toute ma famille est morte. Toute ! Pas un seul survivant. Aucun. Même pas Bubulle. Mon chaton s’est fait écrasé par un carrosse deux jours après la mort de ma mère.

Sa voix se brisa en quelques sanglots.

-Je suis seul et c’est ta faute.

Il cracha le dernier mot comme un cobra crache du venin.

-Me tuer ne changera rien.

Chester avait une voix froide. Neutre. Comme la nuit. L’autre eut un petit rire. Aigu, nerveux, qui fusa vers le ciel comme un accord discordant. Un chapelet de notes trop brèves pour être perçues, un caquètement symphonique.

-Mais ça me fera un sacré bien.

-Et si tu me tue ?

-Tu seras mort.

-Et toi ? Tu seras toujours seul. Brisé. Un coeur en miette sans rien pour le réparer. Et ta vie vaudra le coup d’être vécue ? Non. Tu te donnera la mort auprès de mon cadavre, dans une parodie grotesque du geste de dévotion de Romiéo pour Juliette. Me tuer ici et maintenant, dans cette ruelle, ne t’apportera rien du tout.

Chester fit quelque pas sur le côté. Coupe-Mulet ne le lâchait pas des yeux. Deux petits yeux verts, brillants, pareil à des tessons de verre, face à des poignards de glaces. La voix de Coupe-Mulet reprit : elle était plus traînante, comme si il pesait chacun de ses mots.

-Alors que te détruire lentement... à petit feu, morceau par morceau, pièce par pièce. Ce serait tellement plus jouissif ! Briser ta réputation. Traîner ton nom dans la boue. Détruire ta vie. Raser tes repères. Te regarder croupir en prison.

Chester recula dans l’ombre pour cacher son léger sourire satisfait. Parfait. Si il était mené devant un procès, il pourrait s’en tirer: légalement, son acte n’avait rien d’un crime, et les différentes situations qui ont suivis relevaient plus de coïncidences que d’une véritable culpabilité. De plus, il pourrait relever les mots de Coupe-Mulet comme des menaces à sa personne. Tout bénef.

-Je pourrais m’en prendre à ta famille aussi. Fit Coupe-Mulet d’un air gourmand.

Le Conteur tiqua.

-Tu as un frère, c’est ça ? Des parents, comme tout le monde ?

Chess garda un silence absolu. Commence pas, c'est le mauvais soir pour me faire chier.

-Comment tu réagirais ? Si on te les enlevait un par un, dans des souffrances horribles ?Comment tu serais, Chester ? Hein ? Comment tu te sentirais ?

Le Conteur ne répondit pas.

-Tout juste. Mort. Brisé. Silencieux. Les cris et les larmes, ça ne durent pas longtemps. C’est la nouvelle qui provoque ça, pas le décès. La pire partie d’un trépas, ce n’est pas quand ceux qui sont chers à ton coeur meurent : c’est quand ils sont déjà mort.

Silence.

-Leur absence. Leurs voix éteintes, leurs regards aveugles, leur contact inexistant. Ils sont partis, à jamais. Pour toujours. Je n’aurais aucune chance de les revoir, plus jamais. Même en mourant. Ils ne sont plus rien. Ils n’existent plus. Et c’est ta faute.

Silence, à nouveau.

-Je briserais ta famille. Je les tuerais un à un. Le petit en dernier. Et toi, en invité d’honneur : tu crèvera le premier. Tu seras mort. Incapable de savoir si j’aurais eu le cran de le faire. Si je serais puni un jour. La seule chose dont tu seras sûr, c’est que si ta famille est massacrée ce sera par ta faute. La tienne, celle de personne d’autre. Tu emportera dans ta tombe ta culpabilité. Je te le jure sur…

-Suffit.

Le mot, simple, tomba comme un couperet. A peine une vrai phrase, il eut l’effet d’une détonation dans la ruelle : Coupe-Mulet l’observa, s’humectant les lèvres, les yeux ronds, le regard agard. Le Conteur s’avança, les yeux brûlant d'un colère tout juste contenue. Ses talons claquaient sur les pavés à la manière du tonnerre qui s’approche. Un battement violent, régulier, puissant.

-J’ai saisi l’idée. Tu ne touchera pas à un cheveux de ma famille, raclure de fond de chiotte. Le Destin t’a privé d’un futur, soit. Tu es un pauvre homme brisé ? Soit. Tu n’as personne vers qui te tourner ? Soit. Mais ne m’implique pas là dedans. Tu croyais quoi ? Que c’était ma voix qui chuchotait à Roméo de s’empoisonner ? Ma main, qui guidait le poignard vers le coeur de ta sœur ? Ma rage et mon aveuglement qui ont causé la mort de ton père, alors ? Ou peut-être  que je suis celui qui a mis ta mère sur le chemin d’un Ours ? Peut-être encore ais-je détourné un carrosse pour broyer le crâne de ton chat sous ma roue ?

Chester criait à présent : sa voix roulait dans la rue déserte comme le tonnerre parmis les nuages, et il continuait sa marche inexorable  

-Ce n’est pas un plan visant à réduire ta vie en miette, ce sont juste les différentes répercussions d’une famille stupide et irréfléchie, dont le Destin à fait ses poupées et marionnettes. La seule chose dont je suis responsable c’est d’avoir voulu aider ta sœur. Tu veux blâmer quelqu’un ? Blâme le cadavre de Juliette. Blâme le cadavre de Roméo. Blâme le cadavre de ton père, de ta mère, de l’Ours si ça t’amuse, ou de n’importe quel autre homme qui aurait pu porter un coup à ton géniteur. Blâme toi pour ne pas avoir su périr avec les autres. Mais ne blâme pas ma famille. Et ne me blâme pas moi.

Coupe-Mulet poussa alors un cri. De sa gorge jaillit un gargouillis de mot incompréhensible, qui se muèrent en un rugissement fou. Un éclair verdâtre irradia du Chaudron de cuivre qui se mit en branle. Une langue de cuivre distordue en jaillit et frappa directement la gorge du Conteur. Chester esquiva d’une pirouette sur la droite : tout du moins aurait-il esquivé si le coup lui avait été destiné. Le tentacule métallique arracha violemment Balthazar du cou du Conteur et l’écrasa sur le sol, avant de l’aspirer avec un bruit obscène dans les entrailles cuivrées du chaudron.

-Yerk, fit Chester

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Re: "Je pars en vacances chez ma famille. Pour me détendre."

Message par Artémis Chester le Mer 8 Fév - 21:17

Aljocius se retourna sur son lit, s'arrachant à la contemplation des pierres grises de ses murs pour étendre son regard au reste de la pièce. Le plafond était bas, pavé de gros blocs de granit d'un gris morne, comme les murs et le sol. Par endroit, la pierre s'effritait. A d'autres, un cafard ou un autre nuisible passait sa tête pour humer l'air ambiant, avant de disparaître à nouveau dans l'ombre des murs. Appuyé contre le mur, une table en bois simple agrémentée d'une chaise et d'une caisse sans couvercle donnaient un aspect des plus austère à la pièce, probablement aidés par les barreaux de cellules à la fenêtre et à la porte, ronds, noirs et métalliques.
Il ne parvenait pas à trouver le sommeil.

Ce n'était pas dû à l'inconfort de son lit, simple planche de bois suspendue à mi-hauteur, couverte d'une poignée de paille et de draps miteux, mais à quelque chose de plus intrinsèque. Aljocius passa ses mains derrière sa tête, plongeant son regard dans les méandres sinueux du plafond. Il se mit à réfléchir, à défaut de pouvoir dormir. Peut-être en avait-il simplement marre d'être en prison. Cela faisait déjà une semaine qu'il était là, à trembler dans le noir, incapable de dormir, vautré sur sa planche, à devoir avaler un pain rassis et une eau que les gardiens réussissaient à rendre fade. Déjà une semaine que son procès s'était déroulé. Son avocate avait été étrangement incapable, ce jour là, et c'était le plaidoyer qui avait été retenu. Il marmonna quelques mots dans sa barbe naissante. Probablement des insultes.

Ou peut-être avait-il fait un cauchemar. Cela lui arrivait plus souvent ces derniers temps, dans sa froide cellule Donode. Il rêvait de monstres rampants dans les couloirs, de voix murmurants entre les pierres, de lunes cachées par des masses qui ne devaient rien aux nuages. Il voyait sa famille, quelque fois. Et plus récemment encore, il entendait la voix de l'autre. Celui à cause de qui il était en prison. Il proférait des menaces, d'une voix hachée, vautré au sol, blessé à de multiples endroits, écroulé dans une rue au centre d'un cercle de pavés brisé ou détruit. Et, chose étrange, il entendait quelques fois des notes de contrebasse.

Depuis quelques jours, dans la rue, un musicien s'était installé et jouait de la contrebasse. Des pizzicato, majoritairement, qui faisaient vibrer ses cordes selon un rythme variable, court, frappant, d'après une mélodie étrange, presque mystique. C'était souvent très beau, bien que très étrange. Rarement il entendait l'archer: quelque fois pourtant, l'instrument poussait une plainte grave, puissante, déchirante. Il ne voyait jamais le musicien, par sa petite fenêtre à barreaux. Il en entendait juste la musique. Une musique qui lui restait dans la tête et hantait ses rêves.

Mais ce n'était pas ça. Ni l'ennui. Ni un cauchemar. Cela ne le tenait pas éveillé. Quoi, alors ?

Soudain, quelque chose passa la fenêtre. Le lit était placé de telle manière que le prisonnier avait les pieds en direction de la porte grillagée et la tête en direction de la fenêtre (située à peu près au centre du mur du fond). Aussi Aljocius vit très clairement une petite sphère de lumière dorée, très douce, descendre comme un petit flocon d'entre ses barreaux. Il se redressa aussitôt; pour autant, son visage n'évoquait aucune panique. Ses traits et ses muscles étaient détendus, et il observait maintenant la lumière flottante, qui tournoyait sur elle même à quelques mètres de son visage. Elle s'immobilisa soudain, et il aurait juré qu'elle le regardait droit dans les yeux.

-Bonsoir, fit une voix douce, aiguë, presque enfantine.

Aljocius cligna des yeux deux fois, très vite. Puis il s'assit face au nouvel arrivant, couverture posée sur les épaules. La lumière de la lune et des étoiles, libres des ombres nuageuses en cette nuit d'été, traversait sa fenêtre pour lui tomber sur le visage et se réfugier au fond de ses yeux vert d'eau. Chacune de ses iris chatoyait d'un jeu de couleurs azurées, mélangées au vert de ses prunelles. Et quelques part dans ses lumières brillait l'étoile tombée dans sa cellule.

-Qui es-tu ? Lança-t-il d'un ton bourru.

-Une amie.

-Marrant.

-Une amie qui peut te faire sortir d'ici.

-Marrant et intéressant.

Aljocius prit quelques instants pour considérer la nouvelle arrivante et sa proposition. C'était tout de même un peu trop espéré, un peu trop soudain, et un peu trop étrange pour être accepté d'un coup d'un seul.

-J'sais pas. Excuse moi si je ne te fais pas totalement confiance mais t'es quand même une loupiote magique tombée par ma fenêtre qui me propose un échappatoire rêvé. Y a un prix, à tous les coups ?

-Tu ne dois en parler à personne. Sinon tu meurs. Et tu dois laisser mes acolytes entrer dans ta cellule, pour qu'ils puissent te sortir de là.

-Ce serait pas un coup fourré de Chester, par hasard ?

-Chester ? Non. Je suis le musicien d'au-dehors.

Aljocius scruta la sphère lumineuse. Or, étrangement, n'ayant pas de visage, elle n'était pas très expressive. Il était difficile de lire le mensonge dans une voix éthérée venue de nulle part.

-Nan. Je passe mon tour, merci beaucoup, je ne te fais pas confiance.

La boule de lumière ne bougea pas. Mais quelque chose glissa entre les barreaux de sa fenêtre. Avec un bruit mou, un rouleau de parchemin un peu abîmé glissa au sol. Aljocius ne bougea pas.

-Qu'est-ce que c'est ? fit-il d'un ton neutre.

-Ton avis d’exécution, répondit la lumière d'un ton égal.

Aljocius marqua un temps d'arrêt, le regard fixe, retenant son souffle. Dans ses tempes, le sang battit plus fort. Une goutte de sueur froide lui coula dans le dos et ses doigts se crispèrent, cachés sous sa couverture. Lentement, à la manière d'un automate, il tendit le bras et attrapa le papier. Il le lut rapidement, à la lumière de la lune. Chaque ligne parcourue rendaient ses traits légèrement plus blême, ses yeux légèrement plus écarquillés. Dans ses veines, son pouls exécutaient une valse sanguine et rythmée, dont la complexité allait crescendo. Puis il leva les yeux vers la sphère.

Qui avait disparue.

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Re: "Je pars en vacances chez ma famille. Pour me détendre."

Message par Artémis Chester le Dim 19 Fév - 12:57

Aljocius se retourna sur son lit, s'arrachant à la contemplation des pierres grises de ses murs pour étendre son regard au reste de la pièce. Il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Au dehors, les lumières du ciel nocturne avait disparues. Un vent frais s’engouffrait entre les barreaux, agitant ses cheveux d'une douce brise. Il apercevait, d'ici, un lampadaire tremblotant au loin. Ses yeux étaient grands ouverts, injectés de sang, et ils ne parvenaient tout simplement pas à se fermer.
Une semaine avait passé.
Une semaine durant laquelle Aljocius était passé entre les mains d'émotions et de sentiments divers. Une semaine durant laquelle, chaque soir entre 4 et 6h du matin il relisait avec une intensité malsaine son avis d'exécution. On y voyait un dessin à la main, rapide, de son visage buriné et barbu, encadré par un petit texte et une date, écrite en gros. On aurait dit un horaire de rendez-vous chez le docteur, quelque chose de banal, de sans autre conséquence qu'un examen routinier.
Examen routinier qui verrait sa tête finir dans un bac.
Aljocius n'avait jamais aimé la décapitation. Il trouvait cette mort trop sale, trop mise en scène, trop triste. Il n'avait jamais aimé les exécutions publiques. Peut-être n'étais-ce pas vrai. Mais c'était rassurant de voir les forces de l'ordre en tortionnaires plutôt qu'en humains faisant simplement leur travail. Il pouvait se renfermer sur lui-même, tranquillement, dans son coin. Il pouvait fermer les yeux sur sa mort prochaine. Il pouvait se faire martyr de l'humanité, en espérant qu'un homme sensé, au dehors, viendrait le sauver.
Sauf que regarder le reste du monde avec un mauvais oeil, ça ne sauvait pas de la potence. Intérieurement, sans l'accepter, Aljocius se savait condamné. Il connaissait à la fois la date et la raison de sa mort. Et pourtant il refusait de se résigner. Certains, lorsque la mort approche, l'accepte pleinement. Ils se bourrent le crâne de phrases telles que "J'ai fait ce que j'avais à faire", "je pars apaisé", "il est temps pour moi de retourner à la terre" et autres fadaises idéalistes. Aljocius, lui, se raccrochait à tout espoir passant à sa portée. Il avait une femme, une fille. Il avait un avenir devant lui -du moins il en avait eu un- avant que le Conteur se dresse sur sa route. Il serra les dents. Si il avait pu, il serait resté en vie juste pour se venger du Conteur. C'était stressant.

Et puis il y avait cette lumière. Celle qui lui avait délivré son avis d'exécution une semaine auparavant. Celle qui lui avait dit pouvoir l'aider, mais qui n'était jamais revenue. Celle qui travaillait pour le contrebassiste de la rue. Aljocius avait plusieurs fois tenté de l'appeler. Il l'avait même vu passer devant sa fenêtre, rangeant une contrebasse dans un sac Conteur. Il n'avait été qu'une silhouette chapeauté d'un haut-de-forme, et une silhouette terriblement silencieuse. Le condamné avait tenté de l'appeler, tout au long de cette semaine. Le musicien était resté parfaitement sourd à ses suppliques.

Soudain, il se redressa. Il entendait quelque chose. De la musique. Une succession rapide de cordes pincés, graves, et de percussion sur une caisse de résonance -du bois certainement-. Un chant vocal, grave, puissant, vibrant. Le bassiste était là, à quelques mètres de lui, jouant dans la rue à 4h du matin, pour un public absent et une foule vide. Il était certains qu'il jouait pour Aljocius, et pour lui-seul.

Le prisonnier se jeta contre ses barreaux. Agitant les bras, il tentait vainement d'attirer l'attention du musicien.

-Eh ! Ep ! Mec !

-Bonsoir, fit une voix douce, aiguë, presque enfantine.

Aljocius fit immédiatement volte-face. Il connaissait cette voix depuis une semaine seulement; il y a 7 jours, il l'avait entendu dans cette même pièce; et depuis, elle hantait chacun de ses rêves.

-Fais moi sortir d'ici.

Le prisonnier ne remit pas une seule seconde l'avis d'exécution en doute. Il aurait juré croisé les regards des gardes, au cours de la semaine passé, lui signifiant sa mort prochaine -ou un prisonnier de moins à leur charge-. Il aurait juré que les murmures des cellules ne parlaient plus que de lui. A ses yeux terrifiés, l'univers entier voulait sa mort. La particule de lumière était la seule étincelle d'espoir qui lui restait dans ce monde.
La particule sembla le fixer d'un regard presque vide. Il y eu un petit instant durant lequel la musique du bassiste continua, crescendo, augmentant en intensité, de plus en plus vite, de plus en plus rythmée: jusqu'à finir sur une fausse note, aiguë, tranchante, qui sembla réveiller la sphère. Un papier jaillit de la lumière et lui tomba dans la main.

-Signe en bas. Et on te fais sortir d'ici.

Attrapant la plume qui venait ensuite, Aljocius apposa sa signature sur le parchemin avec la désagréable impression de faire une énorme bêtise. Aussitôt, le papier s'envola, absorbé par la particule de lumière. Elle se déplaça ensuite contre un mur, sur lequel se dessina un rectangle d'obscurité évoquant vaguement une porte faite d'obscurité pure. Elle s'immobilisa sur la gauche de l'ouverture, patientant tranquillement. Comme un portier. Aljocius s'avança, avec la très net impression de s'être salie, et qu'il ne s'avançait pas le moins du monde vers sa liberté.


Il émergea des ombres dans une ruelle. Des poubelles s'amassaient contre le mur du fond, et aucune porte n'était visible sur les deux murs de briques flanquant le cul de sac. Aljocius s'avança en titubant, comme si sa liberté toute retrouvée n'était qu'une parodie insensée de la réalité, comme si elle n'avait aucun sens.
C'était peut-être le cas, finalement.
Le musicien était là. Appuyé contre un mur, assis sur un tabouret à trois pieds, son instrument à la main. Il portait un chapeau haut-de-forme, mais cachait son visage dans l'ombre. Le prisonnier réajusta sa tunique, lissa sa moustache, se racla la gorge, puis lança un merci hésitant. Auquel le musicien ne répondit pas. Le prisonnier hésitait. Pour sortir de la ruelle, il devait passait devant le Conteur à haut-de-forme. Or, la silhouette obscure ne lui inspirait pas confiance. Car même si elle lui avait sauver la vie, elle lui rappelait quelqu'un. Il s'avança prudemment, son cerveau fouillant sa mémoire aussi vite que possible. Quand il ne fut plus qu'à deux ou trois mètres du musicien, il s'immobilisa.

-Depuis quand tu joues du violoncelle ?

L'autre soupira, comme si on l'avait démasqué.

-J'ai pris des leçons, quand j'étais petit. Il me restait quelques notions.

Le silence qui suivit fut tendu, pesant à l'ambiance de la ruelle comme une véritable chape de plomb. Le Conteur au haut-de-forme se pencha en avant, et sourit à Aljocius. Lequel, au vu de son visage, vérifia tous ses soupçons d'un coup.

-Qu'est-ce que tu me veux ?

Le sourire du Conteur s'élargit encore un peu, frisant la démence. Dans la grande rue parallèle, le lampadaire qui fournissait sa lumière à la scène sembla soufflé; on entendit un bruit discordant, comme une corde qui s'arrache, le bruit sifflant d'un long filin tranchant volant dans l'air, et le bruit caractéristique du liquide qui éclabousse les murs; tout de suite après, on entendit le bruit mou et reconnaissable de deux masses de chair tombant au sol. L'une étant très probablement une tête, la seconde le corps qui -selon les lois de la nature- aurait dû y rester accroché.

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Artémis Chester
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